Dès que le vent soufflera

img_20190212_1756151695013486599943166.jpgNous voilà arrivés à Portobelo, village situé à une cinquantaine de kilomètres de Colon, la seconde ville du Panama. La porte d’entrée caribéenne du canal semble avoir été délaissée par les gouvernements successifs depuis les années 60, ce qu’ont beaucoup apprécié le chômage, la misère et, leur cousine préférée, la délinquance… Il ne fait pas bon traîner dans Colon quand le soleil se couche, c’est pourquoi nous avons choisi d’aller directement à Portobelo afin de trouver le voilier qui nous amènera en Colombie.

Nous n’avons pas choisi la facilité ni l’économie pour nous rendre à Carthagène des Indes, mais la cohérence avec notre volonté de préserver Pachamama, elle qui prend soin de nous depuis la nuit des temps. Sur le papier, la traversée en bateau est plus longue, plus onéreuse et moins confortable que celle en avion mais elle est surtout plus économe en énergie fossile et plus proche de la nature. Les voies maritimes et aériennes sont les seules possibles pour passer du Panama à la Colombie si l’on est pas Rambo ou Chuck Norris : selon les infos recueillies, traverser la frontière par voie terrestre permet de faire éventuellement la connaissance de trafiquants en tout genre qui ont choisi le bouchon du Darien, cet environnement tropical hostile, pour exercer leurs activités « commerciales ». Au cas où l’on n’a pas cette chance, bon nombre d’insectes, d’araignées, de serpents et d’animaux pas toujours rigolos et même parfois mortels peuvent venir vous saluer, et plus si affinités. Cerise sur le jus d’ananas, il n’y a pas de route mais uniquement des pistes, pouvant être marécageuses donc pas très adaptées aux voyageurs à vélo. Tout cela a conforté notre décision d’embarquer sur le Nacar 2, l’un des deux bateaux proposés par Blue Sailing en partance le lendemain. Nous ne passerons donc qu’une demie journée à Portobello, port stratégique à l’époque de la suprématie coloniale espagnole. Triste étape où les bateaux chargés d’esclaves et de honte venaient les échanger contre de l’or, des épices et du chocolat. Il règnait le jour de notre arrivée une ambiance festive, le carnaval approchant, certains avaient déjà sorti leur personnage, comme ce danseur fou venu propager sa bonne humeur à la terrasse de notre restaurant, invitant Héloïse à le rejoindre pour une danse endiablée !

Ce fut au terme d’un échange de courriels intense, générant beaucoup de stress notamment à cause d’un réseau wifi très capricieux, que nous avons finalisé notre départ pour le lendemain matin : celui-ci se fera de Puerto Lindo, à une quinzaine de kilomètres, très tôt dans la matinée. Nous voilà dans l’obligation de prendre un taxi pour être dans les délais, mais aussi dans l’incapacité d’acheter un médicament contre le mal de mer ou encore quelques victuailles afin d’améliorer l’ordinaire… Histoire d’augmenter un peu plus notre niveau de stress, qui est toujours bien élevé quand nous prenons les transports collectifs, Héloïse ne peut pas alimenter son compte, afin de retirer l’argent pour régler la traversée, le site de sa banque étant (temporairement ?) hors service !!! Et les limites de ma carte bancaire ne me n’autorisent pas, bien sûr, à retirer suffisamment d’argent pour nous deux… Conclusion, c’est seulement quelques minutes avant d’appareiller que Héloïse pourra utiliser le seul distributeur disponible, en espérant qu’il soit fonctionnel et alimenté, pour effacer l’ardoise auprès de Carmelo, notre capitaine : tout va bien !! Une seule certitude, tout est bien plus compliqué quand les choses se font en quelques heures alors que l’on pensait avoir plusieurs jours devant soi… Un point positif tout de même, ces situations nous aident à développer notre capacité d’improvisation, c’est toujours cela de pris !

Nous voilà donc au bord de la route, il est 6 heures du matin et nous attendons, dans la pénombre, le taxi réservé par notre capitaine. Deux toutous voisins nous expriment toute leur sympathie et, par la même occasion, réveillent tout le quartier, c’est donc enveloppés de gêne que nous patientons. Notre chauffeur sera en retard bien sûr, mais la résolution rapide de la question monétaire fera revenir la sérénité. C’est donc soulagés que nous arrivons au port et découvrons le catamaran de 42 pieds (environ 13 mètres) sur lequel nous allons vivre durant 5 jours. Avant tout, nous devons démonter les vélos (roues, guidon et tige de selle) afin de les faire rentrer, non sans difficultés, dans les chambres exiguës de la proue (l’avant). C’est justement le fait que nos vélos soient à l’abri dans le bateau, et non sur le pont comme c’est bien plus souvent le cas, qui nous a fait choisir le Nacar 2. La suite nous donnera raison. Désormais tout est en ordre, vélos et bagages rangés, nous pouvons donc rejoindre les 3 membres d’équipage et les 4 autres passagers pour le petit déjeuner, séquence découverte.

Carmelo, notre capitaine, est colombien, originaire de Carthagène des Indes. Il a une longue expérience en mer avec plus de 200 traversées. Il connaît donc sur le bout des doigts chaque récif corallien, chaque plage des Iles San Blas, et…chaque poisson !! Il est apnéiste hors pair et tout aussi bon pêcheur, ce qu’il démontrera durant la traversée, aidé par Luis, son second, qui est également son cousin. Celui-ci appuie donc le capitaine aux manoeuvres mais aussi notre cuisinier, Gonzalo, un argentin, dont ce voyage est une première en tant que membre d’équipage. Ce dernier fera aussi office de traducteur car il est le seul à parler anglais, comme l’ensemble des passagers. Le bateau peut en accueillir jusqu’à 12, mais, bien heureusement pour nous, celui-ci n’est qu’à moitié plein. Maggie et Dany, sont suisses mais aussi de grands voyageurs. Ils partent tous les ans depuis qu’ils sont à la retraite durant les 3 ou 4 mois de l’hiver, n’appréciant que très peu les températures basses. Il y a donc très peu de chance qu’ils rendent une visite hivernale à Issen et Fret, jeune couple d’islandais, sportifs aimant pratiquer le snorkeling, appelé aussi palmes-masque-tuba.

Nous appareillons donc vers 8 heures, avec une heure de retard donc, en direction des iles San Blas. La mer est aussi agitée qu’un politicien devant un grand patron et notre cap oblige le bateau à affronter les vagues de 3/4 face, c’est très impressionnant. Une partie de rodéo qui durera 5 heures commence, sacrée entrée en matière pour notre découverte de la voile plaisance !! Le vent du large est vivifiant, je reste à l’avant du bateau pour en profiter. C’est aussi le meilleur point de vue sur les tonnes d’eau s’abattant sur la coque, chaque vague est différente, ravageuse, le novice que je suis s’émerveille du spectacle : la plaisance, c’est le pied ! C’est d’autant plus vrai que nous n’avons pas été en mesure de prendre un remède contre le mal de mer, car il est nécessaire de l’anticiper. C’est donc l’estomac plein, sans filet, que nous découvrons la haute mer et ses tumultes, et ce, avec aussi un peu d’inquiétude car nous savons qu’il faut 5 jours pour se débarrasser du mal de mer, soit la durée exacte de la traversée !! Héloise, comme les autres passagers, est restée à l’arrière de l’embarcation, position un peu plus confortable lui permettant de gérer avec une aisance surprenante, d’autant plus pour une montagnarde, les effets du roulis permanent. Il en sera autrement pour moi… Notre cabine est située juste au dessus du moteur tribord mais aussi à côté des commodités, le tout est secoué en permanence, ce qui la remplit d’un savoureux cocktail d’effluves nauséabondes de gasoil et d’urine, que du bonheur ! C’est en restant seulement 5 minutes dans cette lessiveuse malodorante que j’ai eu l’envie urgente d’un bon bol d’air frais, en échange duquel j’ai offert avec dynamisme aux poissons mon bol de céréales. La nature a horreur du vide non ? Cela va tout de suite mieux quand le souffle d’éole caresse mon visage blême, c’est pourquoi je vais passer le reste de la matinée sur la proue du bateau, la barbe au vent, à admirer les vagues avec l’espoir d’apercevoir quelques dauphins. Ce sera le cas, merci Pachamama !!

Nous arrivons vers 13 heures à notre première escale, il est prévu de découvrir deux à trois îles par jour durant les trois premiers jours de la traversée. Nous sommes tous ravis d’évoluer sur ces eaux calmes et cristallines. Ici la profondeur n’excède pas deux mètres, nous nous mettons donc à l’eau avec masque et tuba pendant que d’autres empruntent l’annexe pour rejoindre la plage. Chacun part ensuite à la découverte de ce fantasme caraibéen, de cette petite île paradisiaque au milieu de nulle part, loin de toute présence humaine de masse. Nous voilà tel des robinsons, curieux d’en apprendre plus sur cette carte postale. Nous ne resterons pas très longtemps seuls, très vite nous serons rejoins par deux vieilles connaissances, la tristesse et la colère, en constatant l’empreinte plastifiée de notre société de consommation, partout des bouteilles, des chaussures, des sacs… Quand allons-nous découvrir un lieu exempt de maltraitance écologique ? Ce même constat sera fait sur toutes les îles où nous jetterons l’ancre, sans exception. Mais il ne faut pas baisser les bras, nombre d’individus, comme les jolies étoiles de mer, les récifs coralliens abritant de magnifiques poissons, les majestueuses tortues et les sympathiques dauphins, pour ne citer qu’eux, ont besoin de nous, de petits changements gratuits dans nos habitudes comme refuser dès la commande les pailles en plastique ou aller faire ses courses en emportant ses propres contenants, pour que la situation s’améliore.

Après trois jours dans les îles, ce qui nous est apparu un peu long, nous sommes contents d’attaquer la dernière partie de la traversée : entre 30 et 50 heures en haute mer, sans escale possible, cela va être long mais qu’importe, c’est la dernière condition à remplir pour arriver en Colombie. Cette fois, nous avons profité de la bienveillance de l’équipage et avalé sans hésiter le remède contre le mal de mer. Résultat, nous passons les 24 premières heures au lit, sous l’effet secondaire bienvenue de la petite pilule, et ne nous extirpons du sommeil que pour les repas. C’est très bien ainsi, les mouvements incessants du catamaran nous rendent impossible toutes activités comme la lecture, l’écriture ou le tennis, ce qui n’est pas bien grave ayant oublié nos raquettes. Notre arrivée à Carthagène des Indes est prévue vers midi, le cinquième jour, soit après 31 heures de traversée : tout le monde est impatient, l’équipage a envie de retrouver ses proches, les passagers de découvrir une nouvelle ville, un nouveau pays. La côte est en vue, il nous faudra deux heures interminables pour arriver au port. Dernier repas tous ensemble, dernière photo et chacun reprend le cours de son voyage, de sa vie, sans, pour notre part de nostalgie ou d’envie de renouveler l’expérience, car cinq jours en mer, c’est, pour nous, au moins trois de trop ! Nous voilà enfin à Carthagène, en Colombie, jolie ville où nous allons rester un sacré bout de temps, mais cela, nous ne le savons pas encore.img_20190215_0712153842863584579081933.jpg

2 commentaires sur “Dès que le vent soufflera

  1. Cette année, à Vél’Osons, nous recevons Françoise et Claude Hervé qui ont traversé le détroit du Darien dans les années 90 , à vélo et en plus avec une remorque avec leur fille petite. Avez-vous lu leur livre? (Tour du monde en 14 ans)
    Bonne continuation Isabelle

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    1. Hello, on connait leur légende mais on a pas encore lu leur livre, ils symbolisent parfaitement la phrase « ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait ». Quelle chance vous avez de les rencontrer !!

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